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PRÊTRES DÉPORTÉS sur les PONTONS

DE ROCHEFORT

durant la RÉVOLUTION FRANCAISE

10éme anniversaire de la Béatification

Homélie du Cardinal Lustiger 24 août 2005 – Port des Barques

Chers amis,

Cet évènement qui nous rassemble – le sort de ces prêtres qui ont souffert ici, il y a plus de deux siècles – est plein d’enseignement que je voudrais essayer de méditer avec vous.

Le mal, mystère et réalité

Tout d’abord, l’horreur qu’ont vécue ces prêtres, ici, en rade de cette île, dans des navires négriers. Ils y ont été entassés, deux fois plus nombreux que les places prévues pour les esclaves noirs. En lisant leurs récits, les horreurs semblables de notre siècle viennent à l’esprit. Quelle leçon en tirer ? C’est que le pire est toujours possible, non pas par fatalité ou par accident, car le pire vient du cœur de l’homme. Sommes-nous donc capables du pire ? L’affirmer nous stupéfie et nous désespère puisque, tous, nous désirons le meilleur pour nous-mêmes et pour ceux que nous aimons. La pensée que nous sommes un peuple civilisé dans une société policée, bien établie, ne suffit pas à nous rassurer, bien au contraire. En cette fin du XVIIIe siècle, le peuple français était parmi les plus civilisés du monde. Et pourtant c’est de lui qu’a surgi une telle cruauté à l’égard d’autres hommes. Certes, on a noté la décomposition de l’Eglise à cette époque ; certes, on a incriminé les faiblesses des uns ou des autres. Il reste que nous avons vu des hommes se transformer en tortionnaires à l’égard de leurs semblables. Oui, le pire est donc toujours possible.

L’excès du mal et l’excès du pardon

Comment comprendre cela ? L’horreur dont nous sommes capables, c’est l’excès du mal, l’abîme du mal. Quelle est la réponse ? L’excès et l’abîme de l’amour, de la charité ! Cet excès de l’amour, c’est Dieu lui-même, c’est un amour qui dépasse toute mesure, qui nous re-crée et qui nous respecte : cet amour n’est pas seulement caché dans le secret inconnaissable de Dieu, cet amour a pris chair dans l’humanité du Christ Jésus. Cet amour nous est donné pour que nous vivions l’excès de l’amour pour combattre l’excès du mal, en nous-mêmes, comme autour de nous et dans la société. Le christianisme n’est pas une religion raisonnable, ce n’est pas une religion du juste milieu qui ménagerait les deux plateaux de la balance ! La foi, qui nous est donnée comme une grâce, est une puissance d’amour donnée par Dieu pour que l’humanité toujours tentée d’abuser de sa liberté pour aller à la négation, à la destruction d’elle-même, bascule dans la plénitude de la vie : c’est ce que le Christ fait et nous sommes là pour continuer, pour achever, pour vivre de l’acte du Christ, de sorte qu’au cours des siècles et des temps la force de libération de l’amour et du pardon de Dieu vienne guérir les plaies que nous nous infligeons, les uns les autres. La cruauté dont les hommes sont capables, seul l’immense amour dont Dieu nous aime peut la surmonter et la faire pardonner. C’est là tout le secret du mystère de la Rédemption.

Des prêtres confrontés à une situation différente

En ce temps-là, l’Eglise était dans un piètre état, encore toute engoncée dans les servitudes que l’histoire lui avait imposées et que peut-être les péchés de ses fils avaient engendrées ; servitudes où un clergé très nombreux, trop nombreux, comportait de tout, des ambitieux, des gens très loin de la foi, et puis des saints que rien ne pouvait révéler, si ce n’est l’épreuve à laquelle ils ont été confrontés et dont ils sont sortis. Ce mystère sacerdotal du Christ, présent par ses apôtres et ceux qui partagent leur mission, est une des grâces fondamentales de cet amour qui se manifeste à nous.

Nous pouvons rapprocher cette période de celle que nous vivons aujourd’hui. C’est toute l’ancienne Eglise qui s’était écroulée avec ses faiblesses, ses limites évidentes, son besoin de réformes que, deux siècles auparavant, le concile de Trente avait commencé à mettre en œuvre. Non seulement, elle sentait peser sur elle le poids des puissances politiques ou de la vie sociale, mais elle était comme minée de l’intérieur par le scepticisme, par l’ambition d’une raison qui critique et réduit à néant les affirmations de la foi, qui exalte l’ambition humaine au point que Dieu apparaisse comme l’ennemi dont il faut se débarrasser et le Christ comme « l’infâme » qu’il faut détruire. Ce tournant de la pensée occidentale atteignait, dans sa substance, la vie même de l‘Eglise. Mais ces prêtres-là ont été les témoins de l’absolu. Ils ont exercé leur sacerdoce, mêlés, jureurs et non jureurs. Dans ce méli-mélo d’un monde ou le bien et le mal ne sont jamais clairs, ils ont avancé en offrant invisiblement, par l’épreuve de leur vie, une figure du sacerdoce du Christ. Ils ont mené le combat de la foi et le combat de l’espérance. Ils ont surpris par leur sérénité, leur patience, leur capacité de pardon. Pour le peuple de Dieu, ils ont été porteurs de cet excès d’amour qui est capable de compenser, de contrer l’excès du mal. C’est dans cette civilisation-là que les prêtres de cette époque, sans que cela ait été tellement visible, ont su vivre en apôtres les béatitudes.

Dans un monde qui change aujourd’hui

Aujourd’hui, nous assistons à une révolution comparable, dans ses effets, à celle d’il y a deux siècles. Face à la structure de l’Eglise, elle n’est pas une révolution sanglante, elle est une révolution de la civilisation elle-même où, en très peu d’années, l’univers rural et ses traditions ont disparu. 80 % des habitants de la France se sont concentrés dans les nouvelles zones urbaines où ont disparu les clochers de village et les habitudes chrétiennes, où le confort, la distraction permanente des médias, l’exaspération du désir de consommer ont émietté les relations sociales. Dans cette solitude de chacun, demeure une grande aspiration à la justice et au respect de tous. Mais en même temps, l’amour ne semble plus pouvoir prendre forme puisqu’il attaque même le sacrement de l’amour qu’est le mariage, et parait en rendre la réalisation impossible. Quand on regarde cette histoire de l’Eglise, on s’aperçoit qu’après la tourmente révolutionnaire, ce n’est ni l’apaisement de l’Empire napoléonien, ni la Restauration, ni le travail des décennies suivantes qui a fait renaître l’Eglise, mais la force cachée de la foi, la liberté, le cœur, la prière de toutes sortes de gens, des pauvres, des humbles, des riches, des savants, qui, dans une période de détresse et de solitude, ont su prier, être fidèles, persévérer dans la foi, transmettre la foi, aviver la foi. Ils n’ont pas cherché à restaurer ce qu’ils avaient connu vingt ans, trente ans, quarante ans auparavant ; ils ont avancé avec le Christ sur un chemin qui n’était pas très facile et le chemin a été long, pratiquement jusqu’au milieu du XIXème siècle.

J’y ai souvent pensé en méditant la vie d’un de mes prédécesseurs à Paris, Mgr Affre qui est mort en 1848, blessé sur une barricade au faubourg St Antoine : manifestement il avait tout vu de ce qu’il fallait faire, mais il n’avait rien pu faire, car les temps n’étaient pas mûrs et les forces chrétiennes n’étaient pas encore reconstituées. Qu’est-ce qui a sauvé l’Eglise ? C’est Dieu présent dans le coeur des croyants, dans la ferveur de leur foi et de leur prière. C’est dans la seconde moitié du XIXème siècle qu’est apparue une nouvelle génération, prise aussi dans les tourments de la vie politique et sociale de notre pays, mûre pour accueillir la nouvelle vague de persécutions et de conflits du début du XXème siècle, mûre aussi pour payer d’un prix élevé la réconciliation qui a suivi le guerre de 14 et son hécatombe.

La leçon est très grande. Aujourd’hui, il est évident que nous vivons un bouleversement de la société française aussi grand, mais spécifique et sur un tout autre registre, que celui qui a bouleversé la société française et la société occidentale, il y a deux siècles. C’est dans cette situation que nous avons à rendre témoignage au Christ. Alors il ne faut pas que nous pensions à l’Eglise comme un certain nombre de prêtres qui pensaient à l’Ancien Régime : or ils n’ont retrouvé ni les paroisses, ni les établissements, ni les propriétés, ni les habitudes ; les fidèles n’ont pas retrouvé tout ce qu’ils avaient connu ; on n’est pas revenu à ce qui avait précédé ; ils ont été projetés dans la pauvreté et dans la solitude. Il restait aussi peu de prêtres au lendemain de la Révolution qu’il y en aura en France d’ici cinq ou six ans. Le désert spirituel de la France d’alors était considérable. Mais le désert cachait des oasis, des fleurs, une vie : la force est venue précisément de cette présence d’une foi vive et transmise.

Des prêtres pour l’Eglise d’aujourd’hui

Aussi s’il n’y a pas d’Eglise possible sans prêtres, ces prêtres selon la grâce qui est donnée à notre Eglise sont à l’avant-garde du témoignage des béatitudes. L’Eglise les veut, les prend parmi ceux qui acceptent de tout donner pour l’amour du Christ et pour l’amour de leurs frères, renonçant avec joie à ce qui fait aujourd’hui l’objet du désir de beaucoup, l’argent, le pouvoir, le sexe – pour être au service de l’amour, l’amour de Dieu, l’amour des frères, le pardon. En raison de leur appel singulier, ils font partie de ceux qui sont les témoins des béatitudes, dans ce siècle qui en a tant besoin.

C’est là, la question majeure de notre temps : que va devenir cette civilisation ? Si on ne pense à cette question qu’en termes de programme politique ou d’organisation économique, on n’a aucune solution plausible. Avons-nous une solution à proposer ? Oui et non, car aucune autre que ce chemin du pardon et de l’amour dont nous sommes les porteurs et les témoins.

Alors, vous tous, mes frères, dans l’existence qui est la vôtre, comment vivre ce que Dieu demande de nous ? Précisément en vivant, fût-ce parfois dans une extrême solitude, la fidélité et le pardon qui sont les deux mots qu’on a retenus pour ces martyrs : fidélité à l’idéal même de l’amour que le Christ nous enseigne par les béatitudes alors que, dans la vie sociale, tout nous porte à l’opposé.

Béatitudes pour aujourd’hui

Heureux les pauvres dans leur esprit, le royaume des cieux est à eux. Ce n’est pas le slogan de l’époque, le slogan de l’époque c’est quand même de gagner beaucoup de biens de ce monde, et de clamer que c’est à eux que revient le règne de Dieu.

Heureux les doux ! Qui sont les doux ? Ceux qui s’appuient sur Dieu seul et sur la force de Dieu, comme Jésus, et non sur la force des hommes. En notre siècle, on nous dit : soyez des battants, des agressifs pour conquérir le marché, le pouvoir, les places. Il s’agira donc, en ce siècle, tout en étant au milieu des hommes et en remplissant chacun notre tâche, d’accepter en nous-mêmes de nous appuyer sur la force de Dieu pour faire sa volonté par amour ! Mais ce n’est possible que si c’est Dieu lui-même qui le fait en nous. C’est ce qu’ont vécu ces prêtres : ils ont été les témoins - involontaires – de l’excès d’amour qui les habitait, parce que c’était le Christ qui les habitait, et ils ont pardonné. Ceux qui ont faim et soif de la justice, ont faim de la sainteté de Dieu pour mieux faire triompher cette douce force, qui est celle du pardon et de l’amour.

Heureux les artisans de paix, il seront appelés fils de Dieu : le Christ a fait la paix par le sang de la croix. Faire la paix, c’est entrer dans cette offrande sacerdotale du peuple de Dieu. L’avenir de l’Eglise n’est pas menacé par les renversements de situation, les bouleversements de la vie sociale ou la destruction des institutions : l’avenir est menacé par l’absence de foi du peuple de Dieu. La prière majeure est donc : « Seigneur, augmente en nous la foi, pour qu’en ce monde nous soyons témoins, non seulement de l’excès d’amour, mais aussi de la réconciliation et de ce que la vie humaine ne s’achève pas avec la mort, mais qu’elle trouve sa plénitude dans le mystère de Dieu ». Notre optimisme fondamental vient de ce que, dans ce mystère de pardon, d’amour et de résurrection, rien n’est perdu des larmes des pauvres et de celles des souffrants, puisqu’en Dieu elles sont reprises et portées par le Fils qui s’est fait homme, puisqu’en Dieu toute souffrance unie à la sienne travaille au triomphe de l’amour.

Alors, ne craignez pas la solitude, ne craignez pas d’être moqués, tournés en dérision, voire persécutés, c’est normal. Ne prenons pas pour autant une attitude sectaire ! Nous n’avons pas à nous défendre, nous avons à donner, et donner gratuitement ce que nous avons reçu : l’amour qui vient de Dieu. Donner le pardon pour que le monde retrouve un peu de son équilibre et que la vie soit plus belle, pour que les générations suivantes continuent cette œuvre, jusqu’à ce que le Seigneur vienne dans sa Gloire.

Alors, nous devons remercier Dieu pour le témoignage qu’ont donné ces pauvres prêtres, dans des conditions atroces, qui ne faisaient qu’anticiper en petit les grands drames de notre siècle. Par leurs prières, leur intercession, je demande à Dieu, pour chacun de vous ici, que votre vie s’ouvre toute entière dans la confiance et l’espérance à l’amour dont Dieu nous aime. Je prie aussi pour vos familles et pour l’Eglise dans notre pays, et particulièrement pour le clergé. Je suis sûr qu’il y a actuellement une immense générosité dans la jeunesse et que Dieu appelle beaucoup plus largement que nous n’osons nous-mêmes appeler. Combien de jeunes hommes (ou d’hommes encore jeunes qui n’ont pas encore engagé leur vie) pourraient-ils se poser la question : « Dieu ne m’appellerait-il pas à suivre leur exemple et à servir son peuple comme collaborateur des apôtres, comme prêtre ? » Il faut que le peuple de Dieu le demande au Seigneur dans sa prière, car Dieu ne donne ses dons que si nous sommes capables de les accueillir. Il faut donc le lui demander, non pas comme on demande l’assistance d’un service public, mais comme on demande une grâce, comme on demande du pain quand on a faim, comme on demande le pardon quand on est touché par la miséricorde, comme on demande la paix quand on est dans le tourment, comme on demande l’amour quand on est dans la détresse.

Puisse le Seigneur nous inspirer cette foi qui a été celle de ces martyrs.

Amen.

Cardinal Jean-Marie Lustiger        

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